Maurice Le Démézet est né le 30 décembre 1942 à Lannéanou, dans le Finistère (Monts d’Arrée). Son père était militaire de « la coloniale » — adjudant chef télégraphiste — avec diverses affectations, notamment à Madagascar, où Maurice passera quatre ans au début des années 1950, et en Asie du Sud Est. Sa mère était « au foyer », avec ses trois enfants. Maurice avait un frère, militaire comme son père, et une sœur, infirmière.
Fils de militaire, Maurice fait ses études au Prytanée militaire de La Flèche. Cette période est marquante pour lui : bachelier à 16 ans (Mathématiques, 1959) — alors l’un des plus jeunes de France — mais manifestement peu apte à une carrière de soldat. Lors de la cérémonie d’accueil des nouveaux élèves, le directeur remarque que Maurice n’a pas cousu les boutons de son uniforme, comme il en avait l’obligation, mais les a fixés avec des allumettes ; devant toute la promotion, il ouvre l’uniforme en faisant sauter tous les boutons. Et, au cours de la reconstitution de la bataille d’Austerlitz, Maurice perd son fusil. Si son père envisageait pour lui une carrière militaire, c’était raté : Maurice sera réformé en 1969.
C’est donc l’université qui l’accueille en 1960, et il restera universitaire jusqu’à sa retraite en 2003.
À l’Université de Rennes, il obtient une licence ès sciences physiques en 1963, puis un Diplôme d’Études Supérieures en 1964. À l’Université de Bretagne occidentale, il soutient en 1970 une thèse de doctorat d’État ès sciences physiques, mention « chimie analytique ». Suivront, jusqu’en 1975, l’encadrement de deux thèses de troisième cycle et dix neuf publications scientifiques.
L’étudiant de Rennes devient assistant au jeune Collège scientifique universitaire de Brest en 1964, devenu faculté de l’Université de Rennes en 1966, puis de l’Université de Bretagne occidentale en 1971. Il y accomplira toute sa carrière, devenant professeur des universités en 1979.
En 1976, Julien Quéré, président de l’université, sur proposition de la vice présidente Jacqueline Courtot — la « patronne » de son laboratoire — lui confie la mise en place d’un nouveau département : l’Institut de Géoarchitecture. Le projet, à vocation professionnelle, vise à former des généralistes de l’aménagement du territoire dans un enseignement pluridisciplinaire et avec un recrutement très ouvert. L’Institut se dote d’un laboratoire et, dans cette nouvelle discipline, Maurice Le Démézet signe une trentaine de publications scientifiques, dirige une thèse de géographie, rédige de nombreux rapports et missions d’expertise pour des instances nationales ou internationales, et participe à de nombreux colloques. Il dirige plusieurs programmes de recherche, parmi lesquels « Les changements écologiques, économiques et sociologiques dans les îles du Ponant. Le cas de Batz, Ouessant et Groix » en 1986.
Dans un contexte universitaire local suspicieux, l’installation et le développement de l’Institut — aujourd’hui une référence tant dans le monde universitaire que dans la sphère professionnelle — doivent beaucoup à l’implication de Maurice, à sa direction administrative initiale et à son « sens politique » pour les relations extérieures indispensables dans cet enseignement nouveau et original. Il a su, en bataillant sans cesse, garder le cap de la nouveauté de cette formation, constituant une équipe pédagogique regroupant des enseignants « à double vie », souvent engagés dans la vie civile — monde associatif, économique, politique — parfois en marge dans leur discipline, et développant le concept de « recherche action ».
En 1993, avec quelques collègues, il fonde au sein de l’unité de formation et de recherche Sciences et Techniques de l’Université de Bretagne Occidentale la maîtrise des sciences de l’environnement. L’idée est de former des étudiants motivés par l’environnement à une approche méthodologique fondée sur des bases scientifiques, leur permettant de postuler au sein de structures gestionnaires d’espaces naturels sensibles, de collectivités territoriales ou de bureaux d’étude. Cette maîtrise fonctionnera jusqu’en 2004, année du passage au système LMD (licence, master, doctorat).
Parallèlement, Maurice Le Démézet s’engage très tôt dans la gestion administrative de l’université : membre du conseil de faculté de 1966 à 1969 ; membre du conseil de l’université de 1970 à 1972 (vice président en 1971 1972) ; membre du conseil de l’unité de formation et de recherche Sciences de 1982 à 1986 (premier assesseur du doyen) ; enfin doyen de cette unité de 1987 à 1997, deux mandats : l’un élu, le second « sollicité » par le conseil.
Au début des années 1960, le nouveau Collège scientifique universitaire de Brest voit l’arrivée d’une génération de jeunes professeurs et assistants tout juste sortis de leurs études. La SEPNB (Société pour l’Étude et la Protection de la Nature en Bretagne), alors très liée au milieu universitaire breton, très active pour la connaissance du patrimoine naturel régional et la protection de la nature et de l’environnement au sens large, retient nombre d’entre eux, venus de diverses disciplines.
Maurice Le Démézet est de cette aventure : chimiste, il devient en parallèle ornithologue et naturaliste au sein d’un petit groupe qui va faire les belles heures de l’association, dans laquelle il s’impliquera totalement. Il en sera le secrétaire général — le poste majeur de l’association — d’abord adjoint de 1966 à 1970, puis de plein exercice jusqu’en 1981. Il reviendra comme président de 1987 à 1990.
Ces années sont décisives. Le ministère de l’Environnement vient d’être créé en 1971, à l’apogée des Trente Glorieuses, qui avaient connu un aménagement du territoire à tout va, souvent insoucieux de ses conséquences. Les universitaires engagés dans la SEPNB en ont pris la mesure et perçoivent les problèmes. Le combat pour la protection de la nature prend de l’ampleur : la SEPNB devient militante.
Maurice Le Démézet est de tous les fronts avec ses camarades — notamment universitaires de Brest, Nantes et Rennes — et sa personnalité fait merveille. Un préfet le taxe de « khmer vert », tandis qu’un autre sollicite son intervention pour pallier les défaillances des services d’un État alors peu structuré dans le domaine de l’environnement.
Les grands sujets de l’époque — modèle agricole, remembrement, chasse, urbanisation du littoral, surpêche — mobilisent l’association. Mais son « grand moment » est sans doute celui des marées noires, avec en point d’orgue le naufrage de l’Amoco Cadiz en mars 1978. Le préfet comme le ministère — fort dépourvus — furent alors bien contents de trouver la SEPNB et son turbulent secrétaire général pour une mobilisation sur le terrain (et dans la rue), pour fournir analyses et conseils, pour nourrir l’argumentation des dossiers de recours devant les tribunaux, pour déposer des plaintes, etc.
Mais — et qui s’en souvient ? — la station ornithologique d’Ouessant, le Conservatoire botanique de Brest, Océanopolis, la réserve de biosphère d’Iroise, etc., ont leurs racines au sein de la SEPNB à cette époque. Maurice fut à l’origine de la création de la Réserve de biosphère de la mer d’Iroise en 1988, ainsi que du CROEMI dès 1984, qui deviendra par la suite le CEMO, dont il fut trésorier de 2002 à 2025.
La proximité avec le jeune ministère de l’Environnement le projette régulièrement au niveau national, où sa pertinence et sa personnalité forgent de solides amitiés et engendrent nombre de responsabilités.
Jeune universitaire et militant associatif, à l’époque des débuts de l’administration de l’environnement — au sein de laquelle les acteurs étaient également jeunes et diplômés — Maurice crée des liens amicaux et souvent improbables. Ainsi, au niveau régional, il convainc de l’importance de l’enjeu paysager des îles bretonnes l’ingénieur chargé, dans le cadre de l’Association pour la Promotion et la Protection des Îles du Ponant, de conduire la politique de la DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) en faveur des îles de l’Atlantique.
Il en résulte une politique audacieuse de protection des sites insulaires majeurs, par leur classement au titre de la loi de 1930. Les études préliminaires à ces protections furent largement assurées par les universitaires membres de la SEPNB. De cette coopération naît une véritable amitié. Et lorsque cet ingénieur devient délégué régional à l’Architecture et à l’Environnement de Bretagne (DRAE), cette coopération fructueuse se poursuit.
Une synergie se développe alors, grâce à des liens d’estime réciproques, entre le service régional du ministère de l’Environnement et l’ancienne et expérimentée SEPNB, qu’il anime alors. Ce qui aurait pu être une relation conflictuelle — l’un venant sur les actions de l’autre — devient au contraire l’occasion de construire ensemble les prémices d’une politique régionale en faveur des paysages et de la biodiversité.
Certes, quelques tensions naissent, notamment du fait de la forte présence de Maurice dans les couloirs de l’administration centrale, où il a noué de nombreuses et solides relations lorsque l’action du ministère de l’Environnement en région était encore balbutiante.
Il faut reconnaître que Maurice sait peu à peu admettre la place et les responsabilités de chacun, État et association. Ses participations aux organes consultatifs du ministère témoignent de la confiance durable dont il bénéficie :
— membre du conseil d’administration du Conservatoire du littoral (1982 2003) ; — membre du bureau du programme français « Man and Biosphere » de l’UNESCO (1984 1993) ; — membre du Conseil national de protection de la nature (1978 1990) ; — membre du Conseil national de l’eau (1990 1996) ; — membre du conseil d’administration du Parc national du Mercantour (1984 1986) ; — membre du comité français de l’UICN (1983 1992) ; — vice président de l’International Scientific Council of Islands (1990 1993) ; — coordinateur de la région biogéographique Atlantique pour la mise en place de la directive CEE « Habitats naturels Natura 2000 » ; — nombreuses expertises pour le ministère ; — etc.
Maurice Le Démézet était un personnage. Sa rencontre et sa fréquentation ne laissaient pas indifférent : elles marquaient ses interlocuteurs. Son apparence surprenait, voire déconcertait, assez éloignée des standards universitaires d’alors : barbe foisonnante, toilettes « décontractées », sans la moindre recherche ou attention, sabots claques. À cela s’ajoutaient une attitude toujours en décalage, un langage brut, peu châtié, des postures que l’on pouvait juger provocatrices.
Maurice, doyen, avait sur son bureau, bien en évidence, un fort maillet en bois de menuisier, qui intriguait assurément le primo visiteur. Ces apparences étaient une armure qui lui permettait de vaincre une timidité refoulée et de dissimuler une grande sensibilité. Et, en toutes circonstances, c’était une arme redoutable qui mettait ses interlocuteurs dans le désarroi, lui conférant un avantage décisif.
Maurice était capable de tout oser. Pour débloquer un financement ministériel de l’Institut, qui se faisait attendre, il n’hésite pas à menacer le déplacement du président de la République d’une « perturbation ». Et, au cours d’une discussion un peu vive lors de la célébration des trente ans de l’Amoco à Portsall, ne prend il pas d’autorité un cigare dans la poche de la veste du ministre Michel Charasse, grand fumeur, qui en avait toujours en réserve en guise de pochette ? Prise de guerre.
Maurice avait l’intelligence des situations, une finesse et une rapidité de jugement, et un sens de la formule immédiat qui faisaient mouche. En oubliant les plus scabreuses, citons sa célèbre : « la destruction des zones humides est une perte sèche ».
Sous son aspect bourru, Maurice était un gentil. Il pouvait être un ami véritable, sans faille, pour toujours. S’il dérogeait à tous les codes dans les relations, s’il allait facilement à l’affrontement, il savait développer, à tous les niveaux, de solides et durables amitiés par la pertinence de ses propos et de son action. Certains purent toutefois s’étonner de découvrir sa présence sur une liste électorale où l’on ne l’aurait pas attendu. Ce n’était pas une volonté « d’entrer en politique », ni une affiliation particulière : simplement répondre à la sollicitation d’un ami.
Maurice Le Démézet s’est marié trois fois ; il était père de trois enfants, deux filles et un garçon. Retraité en 2003, il choisit de ne plus intervenir ni à l’université ni en milieu associatif, mais il restait très soucieux de l’actualité, maintenant son célèbre découpage quotidien des journaux, archivant les articles des thèmes auxquels il était sensible.
Des problèmes de santé apparaissent assez vite ; sa fin de vie fut difficile et douloureuse. Sa mort le 28 juillet 2025 dans sa 82ème année fut une délivrance qu’il espéra et attendit.
Une vie bien remplie et bien vécue, un engagement citoyen remarquable, un sens absolu de l’amitié. Finalement, au sein de la SEPNB d’un côté, de l’Institut de Géoarchitecture de l’autre, ce sont quarante années qui furent essentiellement consacrées à un engagement total pour l’environnement au sens large. Lors de son départ en retraite, Le Télégramme de Brest lui consacra une pleine page titrée : « Maurice Le Démézet, agitateur depuis 40 ans ». Un peu court, certes, mais pertinent.
Les auteurs : Max Jonin, Daniel Le Couédic, Patrick Singelin, Frédéric Bioret
Photo : Frédéric Bioret
Publications de Maurice Le Démézet (sélection)
Le Démézet M., 1970. « Contribution à l’étude des réactions en solution dans le diméthylsulfoxyde », Thèse de Doctorat Université de Brest
Foll A., Le Démézet M., Courtot-Coupez J., 1972, Systèmes oxydo-réducteurs du cuivre dans le dimethylsulfoxyde, Journal of electroanalytical chemistry and interfacial electrochemistry, Vol. 35, n°1, p. 41-54.
Jonin M., Le Démézet M., 1972. Le Grand Corbeau (Corvus corax L.). Penn ar Bed, 68 : 214-218.
Jonin M., Le Démézet M., 1972. Mouettes et Goélands. Penn ar Bed, 70 : 313-320.
Brien Y., Kiendl É., Le Démézet M. 1977. Parcs, Réserves et Protection de la Nature au Québec. Penn ar Bed, 91 : 211-214.
Poncet F., Hallegouët B., Le Démézet M., 1979. Les zones humides de Bretagne et leur évolution. Penn ar Bed, 99 : 177-191.
Lefeuvre J.-C., Le Démézet M., 1981. Quelques réflexions sur la gestion des espaces naturels. Penn ar Bed, 105 : 61-65.
Brigand L., Le Démézet M., 1986. Les changements écologiques, économiques et sociologiques dans les îles du Ponant. Le cas de Batz, Ouessant et Groix. Institut de Géoarchitecture, UBO, 200 p.
Brigand L., Le Démézet M., 1987. La spécialisation des activités dans les îles de Batz, d’Ouessant et de Groix : une forme d’adaptation aux contraintes liées à l’insularité. Norois, 34, 133-135 : 201-210.
Le Démézet M., Brigand L., 1987. La spécialisation des activités dans les îles de Batz, d’Ouessant et de Groix : une forme d’adaptation aux contraintes liées à l’insularité, Norois, n° 133, p. 201-210.
Bioret F., Brigand L., Le Démézet M., 1990 - L’environnement argument de développement d’un tourisme intégré dans les îles bretonnes. Norois, 37, 145 : 69-80.
Brigand L., Bioret F., Le Démézet M., 1992 - Landscapes and environments on the island of Ouessant (Brittany, France) : from the traditional maintenance to the management of abandoned areas. Environmental Management, 16(5) : 613-618.
Bioret F., Cuillandre J.-P., Le Démézet M., 1993 - The mer d’Iroise Biosphere Reserve. International workshop "Application of the biosphere reserve concept to coastal Marine areas", San Francisco, août 1989, MAB, UNESCO, UICN : 89-90.
Gourmelon F., Bioret F., Brigand L., Cuq F., Hily C., Jean F., Le Berre I. & Le Démézet M. 1995 - Atlas de la Réserve de Biosphère de la Mer d’Iroise : exploitation cartographique de la base d’information géographique Sigouessant. Cahiers Scientifiques du Parc Naturel Régional d’Armorique, PNRA ed.
Fichaut B., Jonin M., Le Démézet M., Bioret F., 1997 – La pointe du Raz, (Finistère, France) : aménagement modèle ou modèle d’aménagement ? Cahiers du Centre nantais de recherche pour l’aménagement régional, n° 47, p. 303-308.
Le Démézet M., Guermeur Y., 2001. L’histoire d’Ar Vran : le grand corbeau fédérateur. Penn ar Bed, 180-181 : 3-6.
Le Démézet M., Maresca B., 2003. La protection de la nature en Bretagne. La SEPNB (1953-2003), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 239 p.
Le Démézet M., Dumas C., Plusquellec Y., 2004. Penn ar Bed, 50 ans d’Histoire. Penn ar Bed, 188 : 2-14.
Bioret F., Jonin M., Le Démézet M., Monnat J.-Y., 2006 – Nature en péril. Une prise de conscience difficile. Ar Men, 150 : 35-43.
Bioret F., Guermeur Y., Le Démézet M., 2008 - Ouessant, un patrimoine naturel à conserver. Ar Men, 163 : 14-21.
Bioret F., David L., Darboux J.-R., Gourmelon F., Guermeur Y., Hallégouët B., Le Bihan J.-P., Le Démézet M., Le Fur Y., Loncle N., Quénot F., Rouan M., Villard J.-F., 2012. Ouessant. Atlas environnemental, Cahiers du CEMO, 4, 128p.
Ses publications en chimie n’ont pas leur place ici (en dehors de sa thèse citée) ; pour les nombreuses études et rapports dans le cadre de ses missions voir L’Institut de géoarchitecture de l’UBO.